L’intelligence collective, quid ?

ANALYSE DE LIVRE – CMN5550 / GESTION DES CONNAISSANCES – HIVER 2017, UNIVERSITE D’OTTAWA

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COMPTE-RENDU DU LIVRE

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Selon l’auteur Pierre Lévy, nous sommes passés de “Cromagnon Man” à “Communication Man”. L’évolution en cours converge vers la constitution d’un nouveau milieu de communication, de pensée et de travail pour les sociétés humaines.

Le projet d’intelligence collective est un ensemble de choix et de décisions politiques et socio-culturelles et cette mutation, ces nouveaux enjeux de civilisation seront possibles grâce – notamment – au cyberspace: utilisation des nouvelles technologies de l’information, développement du réseau informatique à l’échelle mondiale.

Introduction

L’émergence des intelligences collectives est une question de survie dans ce nouveau mode de fonctionnement qui intègre les nouvelles technologies : il faut réinventer une nouvelle démocratie en utilisant de nouveaux outils performants, pour passer le cap de cette mutation, s’organiser autrement, ensemble, coordonner ses forces intellectuelles. L’intelligence collective doit se définir un langage commun à tous, une surlangue, non géré par les Etats ou les Territoires.

L’auteur cite Michel Serres : “ Le savoir est devenu une nouvelle infrastructure” : échange et circulation permanente de savoir et de savoir-faire (base du knowledge management).

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L’auteur évoque ensuite le concept d’espace anthropologique : c’est un système de proximité (espace) propre aux êtres humains (anthropologique), qui dépend donc du langage, des conventions, des techniques et dans ce cas, le savoir sera le premier moteur de ce nouvel espace. Nous sommes face à un paysage social nouveau, à redéfinir.

L’intelligence collective est une “intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences” (p29), le but étant de canaliser le savoir pour penser ensemble.

L’ingénierie du lien social

L’ingénierie du lien social est “l’art de faire vivre des collectifs intelligents ensemble et de valoriser au maximum la diversité des qualités humaines” (p33). L’intérêt de l’intelligence collective est de potentialiser la puissance du savoir collectif en articulant l’individuel et le collectif dans un “espace du savoir” au travers des nouvelles technologies.

Les technologies peuvent être distinguées en deux grandes catégories :

  • Molaires : plutôt vues comme étant une vision de masse;
  • Moléculaires: il s’agit d’une vision fine, précise, micro-structurelle, réduisant le gaspillage.

Il existe 3 domaines dans cette tendance moléculaire :

  • La maîtrise de la vie (biologie moléculaire)
  • La maîtrise de la matière (mécanique énergétique)
  • La maîtrise de l’information : le contrôle des messages, le traitement de l’information (IT)

L’ouverture du cyberspace permet d’envisager des formes d’organisation économiques et sociales centrées sur l’intelligence collective et la valorisation de l’humain. Il existe trois grands idéaux types au sein de la variété des technologies politiques:

  • Les groupes organiques ( les familles, clans, tribus)
  • Les groupes organisés, des groupes molaires ( les Etats, les institutions, les Eglises, les grandes entreprises, mais aussi les « masses » révolutionnaires)
  • Les groupes auto-organisés, groupes moléculaires, idéal de la démocratie directe (p.60).

Les médias de masse , en diffusant toutes sortes d’idées et de représentations, remettent largement en question les organisations rigides et les cultures fermées, mais malgré leur pouvoir critique, ils n’aident pas les collectivités à proposer des solutions. Les technologies moléculaires proposent aux individus et aux groupes de se valoriser eux-mêmes : la nano-politique est un hypercortex communautaire.

Actuellement, le cyberspace n’est plus de la science-fiction et doit être conçu comme un véritable service public (p71) et avoir pour vocation d’interconnecter et d’interfacer tous les dispositifs de création, d’enregistrement, de communication et de simulation. Il pourrait devenir le lieu d’une nouvelle forme de démocratie à grande échelle.

L’enjeu du cyberspace est de donner à une collectivité le moyen de proférer une parole plurielle sans passer par des représentants. Le collectif intelligent est la nouvelle figure de la cité intelligente démocratique, politique moléculaire, qui a pour finalité sa propre croissance, son retour sur soi et son extension au monde. (p79)

p79

La démocratie en temps réel est le régime politique le plus efficace pour le 21ème siècle car basée sur l’intelligence collective qui mobilise, valorise et emploie au mieux les qualités humaines.

L’intellect agent est défini comme la source immédiate de toutes les formes et idées du monde où nous habitons et devient l’expression, l’espace de communication, de navigation et de négociation des membres d’un intellectuel collectif, celui-ci étant dynamique, ne s’éteignant jamais.

L’intellectuel collectif est un discours et un dispositif technologique, une sémiotique qui encourage le nomadisme intellectuel.

L’Espace du Savoir :4 espaces anthropologiques

L’auteur identifie 4 espaces anthropologiques :

  • La Terre, celui “toujours déjà là” qui correspond à la sélection naturelle;
  • Le Territoire, l’espace des échanges, du commerce, de l’écriture, la sélection artificielle est une technologie molaire;
  • L’Espace des Marchandises, espace de territorialité et auto-organisé où triomphent capitalisme et économie des biens matériels;
  • L’Espace du Savoir, au sens étymologique, est une utopie, où se rejoignent les qualités individuelles et collectives.

Dans son épilogue, l’auteur pose clairement la question : “ Le projet de l’intelligence collective, utopiste ou réaliste ?” Il rétorque que c’est une utopie réaliste !

Pour contrer les arguments qui pourraient invoquer le repli sur une théorie stérile, l’auteur invoque 2 parades :

  • Défensive : les intellectuels développent d’autres espaces parallèles, sans altérer les existants;
  • Offensive : l’avantage de l’Espace du Savoir est précisément de composer des temporalités personnelles pour créer une subjectivité collective.

Le projet d’intelligence collective ne remet donc pas le bonheur a plus tard mais incite quotidiennement à augmenter le degré de liberté de chaque individu et des groupes et a mettre en synergie connaissances est connaissants.


ARGUMENTAIRE PERSONNEL

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Ce livre est pionnier et visionnaire : écrit en 1997, soit 3 ans à peine après l’avènement d’Internet au grand public et alors qu’il était bien loin du succès planétaire actuel… Les théories évoquées dans le livre ne semblent alors que de simples prédictions ou spéculations sur le Web 2.0, mais en réalité, bon nombre se sont bel et bien réalisées ! Ce livre est donc toujours pertinent et d’actualité.

Le livre reste cependant parfois abstrait ou compliqué dans sa manière d’aborder les théories présentées, les diverses comparaisons avec les passages bibliques, traditions, concepts théologiques, ne sont pas toujours aisés à appréhender de prime abord.

J’apprécie beaucoup la notion de nouveau nomadisme, concept pionnier également mais qui “colle” à la mondialisation actuelle et aux nombreux défis technologiques. Il est intéressant de voir la similitude entre les individus les plus utilisateurs de nouvelles technologies, de modes de communication interactifs, collectifs et intensifiés. Ce nomadisme est comme un besoin de liberté exprimé par tous ces objets nomades, qui nous suivent partout, hyperconnectés, qui nous permettent d’avoir accès à toutes les ressources, en permanence.

Nous avons tous une  vision intuitive de ce que devrait être l’intelligence collective…Pour établir le parallèle avec le livre de Dominique Cardon “à quoi rêvent les algorithmes” analysé par une collègue étudiante, je dirais que l’intelligence collective se doit de trouver la recette idéale : mélanger les intelligences individuelles pour potentialiser tous les savoirs au service d’une communauté. L’avenir est clairement tourné vers ce modèle, la réussite doit être collective… et intelligente ! Mais les conditions doivent être réunies pour faire en sorte que le modèle puisse décupler ces savoirs, ces énergies, ces capacités organisationnelles, cette créativité, ce partage de connaissance,… Il faut instaurer un climat de confiance mutuelle. Est-ce la réalité observable au quotidien ? Dans une start-up, il peut être aisé d’instaurer un esprit d’intelligence collective mais dans une grosse société, à la structure hiérarchique rigide, où l’individualisme et la compétition ont toujours primé, comment déstructurer et réorganiser ? Comment passer du système ‘bâton-carotte’ au système de la relation de confiance ‘tous dans le même bateau’ ?

Si le défi réussit, le processus d’échange intellectuel et collaboratif génère un dynamisme hors-norme pour les individus du groupe – peu importe sa taille – lui permettant d’être à la pointe de l’innovation. Nous sommes donc dans l’ère du “co-” : collaboration, co-working, coopération, connexions; c’est là tout le défi de l’intelligence collective et c’est là que se situera le résultat réel.

Ce nouveau modèle doit donc se distancier d’une simple déclaration d’intention : tout le monde doit y mettre du sien et donner spontanément le meilleur de soi-même, afin que, de l’utopie, on puisse passer à la réalité.

Lors du recrutement d’un collaborateur Steve Jobs s’assurait qu’il possédait les compétences requises mais – surtout ! – qu’il aimait Apple et les produits d’Apple.

Ceci est un bon exemple  d’intelligence collective : on a beau “posséder” beaucoup de savoir, encore faut-il être prêt à s’intégrer dans une équipe, à faire preuve d’empathie, à partager ses connaissances, à échanger,… Dans cet esprit-là, je pense que l’auteur a une vision particulièrement optimiste de la collectivité ou de la communauté, étant intimement persuadée qu’elle se réunira “instinctivement” en collectifs intelligents, vu que le totalitarisme ne l’a pas fait et a été voué à l’échec. Je serais plus nuancée, étant moins humaniste ou croyant probablement moins en la ‘mobilisation juste’ de la race humaine. Il suffit de citer l’élection de Trump…

L’intelligence collective présente l’avantage d’être potentiellement un outil de lutte contre l’exclusion : toutes les compétences, tous les savoirs, toutes les créativités y sont reconnus et intégrés : “Personne ne sait tout, tout le monde sait quelque chose” dixit Pierre Lévy. De fait, sur papier, le concept est fantastique et pas que sur papier d’ailleurs car les communautés de pratique n’ont fait qu’émerger ces dernières années, prouvant la capacité de collaboration et de mise en commun des connaissances. Néanmoins, à nouveau, je ne peux m’empêcher de tempérer. Internet n’est pas que source de collaboration, il est aussi source d’isolement : les individus tissent un lien virtuel mais ne se rencontrent plus, étant isolés les uns des autres derrière leur écran, sans émotion, sans sensation tactile, parfois même avec usurpation d’identité…

L’auteur est favorable  à ce que tout transite par Internet, faisant disparaître les frontières espace/temps ainsi que la notion de vie privée, donc des frontières public/privé. Je serais plus sceptique à cet égard : l’ultra-diffusion des données de l’ensemble des individus mène à certaines déviances de la part de ceux qui traitent les données, commerciales/marketing notamment mais cela peut mener également à une forme de violation de la vie privée, d’exploitation de pouvoir. Je ne suis donc pas favorable à une hyper-connectivité ou à un ultra-partage de l’ensemble des données, celles-ci n’étant pas toujours traitées “en bonne intelligence”.

La gestion des connaissances – ou knowledge management – est évidemment une application moderne de cette théorie de l’intelligence collective ou coopération intellectuelle. Il offre des outils, des indicateurs.  Il est plus souvent pratiqué en entreprises ou des organisations, mais reste encore peu applicable à des échelles telles que des régions, des pays, etc…

En conclusion, je dirais que tout est dans la manière dont on va utiliser les technologies, tout est dans l’usage que l’on en fait et qui en fait quel usage ! Un collectif intelligent va certainement potentialiser les ressources, multiplier la créativité, augmenter sa capacité d’innovation, se réorganiser et donc entrer dans un cercle vertueux d’ingénierie de lien social, comme décrit par l’auteur. Mais comment ne pas envisager l’autre facette, de l’exploitation non souhaitée des données publiée sur le cyberspace ?

LIENS ET BIBLIOGRAPHIE

1.           https://pierrelevyblog.com/tag/intelligence-collective/

2.           http://www.challenges.fr/emploi/management/20151029.CHA1046/ce-que-pensent-5-grands-dirigeants-de-l-intelligence-collective.html

3.           http://www.journaldunet.com/management/expert/62725/la-reussite-est-desormais-collective–ou-elle-n-est-pas.shtml

4.           http://geek.sweetux.org/a-lire/lintelligence-collective-cette-etonnante-capacite-du-vivant/

5.           http://blog.colligence.fr/

6.           http://www.intelligence-collective.net/intelligence-collective/blog/item/favoriser-l-emergence-de-l-intelligence-collective.html

1.           Lenhardt, V. (2009). L’intelligence collective en action (2e éd..). Paris: Village mondial : Pearson Education France.

2.           Luc, E. (2016). LE LEADERSHIP PARTAGÉ: DU MYTHE DES GRANDS LEADERS À L’INTELLIGENCE COLLECTIVE. Gestion, 41(3), 32–39.

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